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Quand je revins à moi, j’avais retrouvé mon corps. J’étais toujours nu et allongé sur l’hindora, mais j’étais redevenu un homme et je n’eus cette fois aucun mal à me reconnaître. J’étais couvert d’une écume de sueur séchée et avais la bouche terriblement pâteuse, assoiffé que j’étais. Mon cœur battait à tout rompre, mais je n’avais mal nulle part. Aucune substance nauséabonde ne maculait le lit, qui semblait aussi propre que lorsque je m’y étais installé. La pièce était presque débarrassée de ses fumées, et je vis mes vêtements éparpillés au sol. Chiv était là aussi, entièrement habillée. Accroupie par terre, elle était en train d’envelopper une petite chose bleu pâle et pourpre dans le papier qui avait contenu le haschisch.
— N’aurais-je donc vécu tout cela qu’en rêve, Chiv ? l’interrogeai-je. (Elle ne répondit rien ni ne leva les yeux, poursuivant sa besogne.) Que t’est-il arrivé, pendant tout ce temps, Chiv ? (Elle ne me répondit pas davantage.) Moi, j’ai cru mettre au monde un enfant, ajoutai-je, avec un rire incrédule. (Pas de réponse.) Tu étais là. C’était toi, l’enfant.
Là, elle releva la tête, et son expression me rappela celle qu’elle avait eue dans ce rêve, ou Dieu sait ce que c’était. Elle me demanda :
— J’étais de couleur marron foncé ?
— Pardon ? Euh... oui, c’est cela.
Elle secoua la tête en signe de dénégation.
— Les bébés romm ne prennent cette couleur de peau que bien plus tard après la naissance. Quand ils viennent au monde, ils ont le teint aussi clair que celui des femmes blanches.
Elle se leva et transporta son paquet en dehors de la chambre. Quand la porte s’ouvrit, je fus surpris de voir la lumière éclatante du jour. Avais-je passé ici la nuit entière, étions-nous le lendemain ? Mes compagnons devaient se demander avec inquiétude pourquoi je les avais quittés en leur laissant tout le travail à faire. Je m’habillai donc précipitamment. Lorsque Chiv revint dans la pièce, débarrassée du paquet, je dis, histoire de parler un peu :
— De ma vie entière, jamais je ne pourrai plus croire qu’une femme soit réellement désireuse de s’infliger une telle horreur. Tu pourrais l’être, toi, Chiv ?
— Non.
— Alors, j’avais raison ? Tu faisais juste semblant, tout à l’heure ? Tu n’étais pas du tout enceinte ?
— Je ne suis pas enceinte.
Pour une personne d’habitude très communicative, elle était devenue plutôt sèche et cassante.
— N’aie pas peur... Je ne suis pas fâché contre toi. Je suis même heureux, pour ta santé s’entend. Maintenant, il faut que je regagne le caravansérail. Je m’en vais.
— C’est ça. Pars.
Elle prononça ces mots comme si elle y ajoutait « et ne reviens jamais ». Je ne voyais pas de raison valable à cet air revêche. C’était moi, et moi seul, qui avais éprouvé toute cette souffrance. Je soupçonnai d’ailleurs qu’elle avait peu ou prou contribué à altérer l’effet du breuvage.
— Elle est de fort mauvaise humeur, tu avais raison, Shimon, lançai-je au Juif en sortant. Mais j’imagine que je te dois encore de l’argent, non, avec tout ce temps que j’ai passé là-bas ?
— Pourquoi ? Non ! répondit-il. Tu n’as pas été plus long que d’habitude. Tiens, je te rends même un dirham, tu vois... je suis honnête. Et voici ton couteau. Shalom.
Ainsi, nous étions bien le même jour, et l’après-midi n’était même pas très avancée. Pourtant, ma souffrance m’avait semblé durer un temps infiniment long. Lorsque je ralliai l’auberge, j’y trouvai mon père, mon oncle et Narine occupés à rassembler nos affaires et à préparer nos bagages, parfaitement capables de se passer de mon aide, au moins dans l’immédiat. Je descendis au bord du lac, là où les lavandières de Buzai Gumbad conservaient toujours un morceau de la surface dégelé. L’eau était d’un bleu si froid qu’elle semblait vouloir vous mordre, aussi le bain que je pris fut-il sommaire : après m’être nettoyé les mains et le visage, je retirai mes vêtements du haut pour m’asperger de quelques giclées la poitrine et les aisselles. C’était la première toilette que je m’accordais depuis le début de l’hiver.
J’aurais du reste été révolté de ma propre odeur si tous les autres n’avaient senti aussi mauvais, ou pire. Au moins, la sueur qui m’avait imprégné dans la chambre de Chiv se trouva-t-elle quelque peu diluée. Mes souvenirs de cette expérience se dissolvaient d’ailleurs au même rythme. Car ainsi en va-t-il de la douleur : pénible à endurer mais facile à oublier. J’ai envie de dire, d’ailleurs, que c’est sans doute grâce à cela qu’une femme, après avoir connu la déchirante agonie de la mise au monde d’un bébé, peut envisager d’en réitérer l’épreuve.
La veille de notre départ du Toit du monde, nous reçûmes la visite du hakim Mimbad, dont le convoi était aussi en partance. Il vint au caravansérail pour nous faire ses adieux et fournir à l’oncle Matteo le complément de médicaments dont il aurait besoin pour le voyage. Puis, devant mon père et mon oncle ébahis, je déclarai tout de go au médecin que son philtre avait échoué, ou plutôt qu’il avait fait effet, mais à un degré bien plus intense qu’escompté. Je lui décrivis de façon plaisante et pittoresque ce qui m’était arrivé, mais, au-delà de mon enthousiasme apparent, il sentit bien que mon ton était en réalité franchement accusateur.
— La fille a certainement dû interférer là-dedans, conclut-il. Je le craignais, du reste. Mais nulle expérience ne demeure inutile, pourvu que l’on parvienne à en tirer quelque leçon. As-tu appris quelque chose de nouveau ?
— Simplement que la vie d’un homme débute et s’achève dans la merde, ou la kut, comme vous l’appelez. Non, autre chose aussi : faire attention, la prochaine fois que je ferai l’amour à une femme. Je m’en voudrais trop de la condamner à un sort aussi horrible que la maternité.
— Eh bien, voilà, tu vois, nous y sommes. Tu as appris quelque chose. Peut-être aimerais-tu réessayer ? J’ai une autre fiole, légère variante du philtre précédent. Prends-la avec toi et essaie-la avec quelque autre femme qui ne sera pas une sorcière romni.
— Ma parole, tu m’as l’air d’avoir toi aussi trouvé ton docteur Balanzòn ! Il me prescrit une potion stérilisante et, pour compenser, offre un aphrodisiaque à un garçon bien trop jeune et trop vigoureux pour en avoir besoin...
— Je l’emporterai, Mimbad, n’en répliquai-je pas moins. Ne serait-ce qu’à titre de souvenir et de curiosité. L’idée de goûter à l’acte d’amour sous toutes ses formes demeure séduisante. Mais j’ai encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’avoir expérimenté toutes les possibilités que m’offre déjà ce corps, aussi vais-je pour l’instant me cantonner à ce que je possède. Nul doute que lorsque tu auras trouvé la formule idéale pour ton philtre, la nouvelle s’en répandra de par le monde. Peut-être qu’à ce moment-là j’aurai de mon côté épuisé mes possibilités. Alors, je te retrouverai et, si tu le permets, j’essaierai ta potion perfectionnée. Pour l’heure, je te souhaite bonne chance, salââm et adieu.
Je n’eus pas l’occasion d’en dire autant à Chiv, le soir venu, lorsque je retournai à l’établissement de Shimon. Celui-ci m’accueillit en m’expliquant, d’un ton indifférent :
— Un peu plus tôt cet après-midi, la fille domm est venue me demander ses gages et a quitté la maison pour rejoindre un convoi ouzbek en partance pour Balkh. C’est courant, chez eux, cette façon de faire. Quand par hasard ils ne sont pas flemmards, ils agissent sournoisement. Bon, je ne m’inquiète pas, tu as toujours ton couteau à cran d’arrêt pour te souvenir d’elle.
— Pour me rappeler son nom, surtout. Chiv veut dire « lame ».
— Vraiment ? Et elle ne t’en a jamais enfoncé une dans le corps !
— Ça, je n’en suis pas si sûr.
— Tu sais qu’il y a d’autres filles. Voudras-tu en essayer une, ce soir ?
— Je ne crois pas, Shimon. D’après ce que j’ai pu en voir, elles sont vraiment trop repoussantes.
— Si je suis tes beaux raisonnements, elles ont donc l’avantage d’être totalement inoffensives !
— Tu sais quoi ? Le vieux Mordecai ne me l’a jamais dit, mais au lieu d’être un avantage à verser à leur crédit, je crois que cet argument dessert les laides, au contraire. Il me semble que je privilégierai toujours les gens de belle apparence, quitte à courir des risques. À présent, je vous remercie de vos bons offices, tsaddik Shimon, et vous dis adieu.
— Sakanà aleichem, noseyah.
— Tiens, cela ne sonne pas comme l’habituel « que la paix soit sur vous »... Je me trompe ?
— Je me doutais que vous le remarqueriez.
Il répéta les mots hébreux, puis les traduisit en farsi :
— Que le danger te quitte, voyageur.
Bien que Buzai Gumbad fût encore couvert de neige, le lac Chaqmaqtin avait progressivement abandonné sa couverture de glace bleu pâle pour un aspect multicolore dû aux oiseaux d’eau. D’innombrables volées d’oies, de canards et de cygnes étaient déjà arrivées du sud, et d’autres les suivaient. Leurs coin-coin satisfaits résonnait comme une clameur continue qui emplissait l’air, et lorsque, soudain, un millier d’entre eux prenaient d’un bond leur envol pour faire un joyeux tour du lac, leur grondement enflait telle une tornade dans une forêt. Ils procurèrent un mets nouveau qui vint agréablement varier notre menu, et leur arrivée avait marqué, pour nombre de caravanes, le signal du départ et la préparation des bagages. On harnachait les bêtes, on rassemblait les troupeaux, on alignait les chariots, et, l’un après l’autre, les convois se mettaient en marche vers l’horizon.
Les premiers à partir étaient ceux qui se dirigeaient vers l’ouest, du côté de Balkh ou plus loin, car la longue déclivité du corridor de Wakhân était la voie la plus aisée pour descendre du Toit du monde et la première à redevenir praticable, le printemps venu. Les voyageurs en partance pour le nord ou pour l’est préféraient attendre un peu, ces destinations impliquant l’ascension des montagnes qui les entouraient sur trois côtés du site. Or emprunter leurs passes conduirait à en gravir encore d’autres situées derrière.
Que ce fût au nord, à l’est ou au sud, les passes ne se départissaient jamais, même au cœur de l’été, de leur manteau de neige et de glace. Aussi, nous autres Polo, censés voyager vers le nord et n’ayant pas l’expérience de ce type de terrain, avions préféré attendre le départ d’autres caravaniers plus avisés.
Peut-être aurions-nous même hésité plus longtemps que de raison si, un jour, une délégation de petits Tamil Cholas basanés, ceux dont je m’étais gaussé avant d’aller leur présenter mes excuses, n’était venue se présenter à nous. Ils nous déclarèrent, dans un très mauvais farsi commercial, qu’ils avaient renoncé à aller vendre leur cargaison de sel marin à Balkh, car ils avaient appris de source fiable qu’ils en tireraient un bien meilleur prix dans une ville du nom de Mourgab, cité commerçante du Tadjikistan sise sur la route est-ouest reliant Kithai à Samarkand.
— Samarkand est située très au nord-ouest d’ici, fit remarquer mon oncle.
— Oui, mais Mourgab se trouve plein nord, précisa l’un des Cholas, un petit homme grêle nommé Talvar. C’est-à-dire sur votre route, ô, Né-deux-fois. Quand vous y parviendrez, vous aurez traversé la plus difficile zone de montagne, et le trajet sera plus aisé pour vous si vous vous joignez à notre convoi. C’est pourquoi nous vous proposons humblement de vous rallier à nous : si vous le souhaitez, vous êtes les bienvenus. Nous avons été très favorablement impressionnés, sachez-le, par les bonnes manières du Né-deux-fois Saudara Marco ici présent et nous voyons en vous d’agréables compagnons de piste.
Mon père, mon oncle et même Narine semblèrent passablement éberlués de l’appellation « Né-deux-fois » ainsi que de ces curieuses louanges décernées par de parfaits étrangers qui soulignaient mes bonnes manières. Mais nous tombâmes tous d’accord pour accepter l’invitation des Cholas. Nous leur exprimâmes nos remerciements et notre gratitude, et ce fut avec leur convoi que nous prîmes à cheval la route menant de Buzai Gumbad vers ces redoutables montagnes qui semblaient vouloir interdire sévèrement toute progression vers le nord.
Comparé à certaines des caravanes du campement, fort peuplées et équipées de centaines d’animaux, notre groupe formait un convoi modeste. Les Cholas n’étaient en tout qu’une douzaine, des hommes seulement, sans femmes ni enfants, et ne possédaient que six petits chevaux de selle décharnés sur lesquels ils se relayaient, alternant ainsi les tours de monte et de marche à pied. Leurs seuls véhicules étaient trois chariots à deux roues branlants et délabrés, tirés chacun par un cheval attelé, tombereaux dans lesquels ils transportaient le matériel de campement et de couchage, leur nourriture et celle de leurs bêtes, une petite forge portative et tout l’équipement nécessaire au voyage. Ils avaient convoyé leur cargaison de sel marin jusqu’à Buzai Gumbad sur une trentaine d’ânes de bât, qu’ils avaient échangés sur place contre une douzaine de yacks capables de porter le même poids mais mieux adaptés à la voie septentrionale à venir.
Rien de tel qu’un yack pour ouvrir une piste. Comme éclaireur, il n’a pas son pareil. Ceux des Cholas ne se souciaient ni de la neige, ni du froid, ni de l’inconfort et, même lourdement chargés, ils gardaient une étonnante sûreté de pas. Ainsi, tandis qu’ils progressaient lentement en tête de colonne, non seulement ils dénichaient toujours la meilleure piste, mais en marchant ils la dégageaient de sa neige, la rendant plus sûre et ferme pour nos pieds qui les suivaient. Le soir, lorsque nous installions le camp et les attachions tout autour, ils montraient aux chevaux où gratter du sabot pour trouver les buissons ratatinés et miteux, mais cependant comestibles, de la bursta qui avait subsisté de la dernière saison de pousse.
J’imagine que les Cholas nous avaient invités à les accompagner parce que nous étions des gens robustes, comparés à eux, du moins, et ils avaient dû supposer que si nous devions rencontrer des bandits sur la route de Mourgab, nous ferions d’acceptables combattants. Grâce à Dieu, nous n’en croisâmes aucun, aussi nos muscles ne furent-ils pas mis à contribution dans ce type d’activité. En revanche, ils firent la preuve de leur utilité lors des fréquentes interventions nécessaires pour redresser un chariot renversé sur la piste accidentée, sortir un cheval tombé dans une crevasse ou recharger un yack dont une partie du bât se détachait lorsque la bête s’était faufilée de trop près entre les rochers. Nous aidâmes aussi à la préparation des repas, mais cela, nous le fîmes plus par intérêt personnel, il faut l’avouer, que par la simple grâce de notre affabilité.
La façon qu’avaient les Cholas de préparer la viande était immuable : ils la trempaient dans une sauce de couleur grise à consistance de mucus, composée de diverses épices fort relevées, qu’ils appelaient le kàri. L’effet en était garanti : quoi que vous mangiez, vous ne sentiez que le goût du kàri. Ce pouvait être parfois, il faut l’admettre, une bénédiction, lorsque le plat consistait en un petit morceau de viande séchée ou salée, ou lorsque son état était bien avancé sur la voie de la putréfaction. Mais les non-Cholas que nous étions se fatiguèrent vite de ne sentir que le goût du kàri et de ne jamais savoir si la substance qui se cachait derrière était du mouton, de la volaille ou, ce qui aurait très bien pu être, du foin. Nous demandâmes donc à nos compagnons l’autorisation d’améliorer la sauce en y ajoutant un peu de notre safran, condiment jusque-là inconnu des Cholas. Ils apprécièrent grandement ce goût nouveau, ainsi que la jolie couleur fauve qu’elle donnait au kàri, et mon père leur en offrit plusieurs bulbes à rapporter en Inde. Cependant, lorsque même cette sauce améliorée commença de nous lasser, Narine, mon père et moi décidâmes de nous porter volontaires comme cuisiniers et alternâmes avec les Cholas la préparation des repas, tandis qu’oncle Matteo tirait de son sac son arc et ses flèches pour nous approvisionner en gibier frais. Souvent, il n’abattait que de petits animaux tels des lièvres des neiges ou des perdrix à pattes rouges, mais il ramena aussi de temps à autre quelque morceau plus conséquent, un goral ou un urial, et nous cuisîmes ces mets au naturel, bouillis ou grillés, mais, Dieu merci, sans sauce.
Hormis leur addiction au kàri, ces Cholas étaient de bien braves compagnons de voyage. En fait, ils étaient si discrets, si peu enclins à parler à moins qu’on ne leur adressât la parole et si réticents à s’imposer que nous aurions pu cheminer jusqu’à Mourgab sans nous rendre compte de leur présence. Leur timidité était compréhensible. Bien que leur langue fut le tamoul, ils étaient de religion hindoue et venaient d’Inde, aussi avaient-ils dû endurer, de la part de toutes les autres nations, le mépris et la dérision qu’elles réservent à juste titre aux Indiens. Notre esclave Narine était la seule personne non indienne que je connaisse à avoir fait l’effort d’apprendre la langue hindi, mais il n’avait pas poussé jusqu’au tamoul. Aucun d’entre nous ne pouvait donc converser avec les Cholas dans leur langue, et leur maîtrise du farsi était plus qu’incertaine. Malgré tout, dès qu’ils comprirent que nous n’avions pas l’intention de nous moquer d’eux ouvertement en raison de leurs hésitations, ils devinrent presque trop démonstratifs dans leurs témoignages d’affection et s’ingénièrent à nous faire connaître des aspects intéressants du pays que nous traversions, dont beaucoup pourraient nous être utiles.
Cette terre est celle que la plupart des Occidentaux ont baptisée la Tartarie et qu’ils considèrent comme la partie la plus orientale du monde. Ce nom provient d’une double méprise. En effet, le monde s’étend bien plus loin vers l’est que cette lointaine Tartarie, et ce nom même est mal approprié. Dans le langage farsi des Persans, un Tatar est un Mongol, et c’est à cette source que les Occidentaux ont puisé le mot. Lorsque ces Mongols, appelés Tatars, se livrèrent au saccage jusqu’à atteindre les frontières de l’Europe et à la faire trembler de terreur, il ne faut pas s’étonner que l’on en soit venu à confondre le mot Tatar avec le nom de Tartare donné aux régions infernales. De là provient l’abus de langage qui consiste à parler, en Occident, des « Tartares de Tartarie », comme on parlerait des « démons de l’enfer ».
Cependant, même ces caravaniers orientaux aguerris qui, parcourant depuis longtemps ces régions, auraient dû connaître leurs appellations exactes, avaient, on s’en souvient, donné aux montagnes dont nous commencions la traversée des noms fort différents : l’Hindu Kuch, l’Himalaya, le Karakorum, et j’en passe. Je peux en effet en témoigner, il existe suffisamment de pics isolés, de chaînes montagneuses et de gigantesques massifs pour justifier cette profusion de dénominations. Cependant, à des fins cartographiques évidentes, nous demandâmes aux Cholas, dans la mesure de leurs possibilités, de bien vouloir clarifier cette question pour nous.
Ils nous écoutèrent leur répéter les différents noms que nous avions entendus et ne tournèrent en ridicule aucun des hommes qui nous en avaient ainsi parlé. C’est que, selon eux, nul ne pouvait jamais dire avec précision où une chaîne commençait et où une autre finissait.
Cependant, afin de nous aider à nous situer le plus précisément possible, ils nous annoncèrent que nous allions bientôt traverser vers le nord les massifs du Pamir, après avoir laissé au sud-ouest l’Hindu Kuch et au sud le Karakorum, l’Himalaya commençant pour sa part bien plus loin en direction du sud-est. Les autres appellations qu’on nous avait mentionnées — Gardiens, Maîtresses et Trône de Salomon – étaient, selon les Cholas, des noms locaux qu’attribuaient à leurs montagnes les peuples qui y habitaient et qu’ils étaient seuls à utiliser. Mon père et mon oncle notèrent scrupuleusement ces indications sur le Kitab, telles qu’elles nous furent données. Selon moi, toutes les montagnes se ressemblent : ce sont d’immenses rochers escarpés bordés d’à-pics vertigineux, aux formes aiguës, aux falaises abruptes, meublés d’instables débris de rocaille, dont la couleur varierait entre le gris, le marron et le noir si elles n’étaient recouvertes d’une épaisse couche de neige et festonnées de glaçons. A mon avis, le nom donné à l’Himalaya, « Demeure des neiges », pourrait être décerné à toutes les autres chaînes de la lointaine Tartarie.
Nonobstant son aspect morne et désolé ainsi que son absence de couleurs vives, ce paysage n’en demeure pas moins le plus somptueux qu’il m’ait été donné de voir au cours de mes voyages. Les immenses montagnes du Pamir, aussi massives qu’impressionnantes, trônaient dans une superbe indifférence loin au-dessus des petites créatures remuantes que nous étions, cherchant, tels de méprisables et insignifiants insectes, à nous frayer un passage entre leurs flancs considérables. Aussi comment pourrais-je, avec mes misérables mots d’insecte, décrire l’écrasante majesté de ces montagnes ? Laissez-moi vous en donner une idée à partir d’un exemple : tout voyageur ou homme cultivé connaît, en Occident, la hauteur des Alpes de l’Europe. Eh bien, s’il se pouvait concevoir un monde composé entièrement de ces Alpes, les pics du Pamir en seraient eux-mêmes les montagnes.
Un autre détail n’a semble-t-il jamais été rapporté à propos de ces massifs, par ceux qui en revenaient. Ces vétérans qui nous avaient détaillé les nombreux noms de ces hauteurs, par exemple, avaient parlé librement de ce que l’on pouvait s’attendre à y découvrir. Pourtant, aucun n’avait mentionné un élément qui me parut, à moi, aussi distinctif que mémorable. On nous avait dépeint les terribles pistes du Pamir ainsi que les accès de colère parfois violents du temps, et enseigné comment survivre à ces effroyables rigueurs. Nul, en revanche, n’avait évoqué ce qui me frappa, moi, de la façon la plus inoubliable : le bruit incessant que produisaient ces montagnes.
Je ne parle pas des tourbillons du vent, des tempêtes de neige qui pouvaient y faire rage, car Dieu sait si nous les entendîmes, ces sons sifflants, plus souvent qu’à notre tour ! Nous eûmes à faire face à des vents si violents que l’on aurait pu, littéralement, s’y laisser tomber en avant sans toucher le sol, maintenus debout rien que par la force du souffle. Aux hurlements des rafales, il eût fallu ajouter la fureur de la neige projetée ou le grésillement de la poussière que les vents agitaient, selon que nous nous trouvions sur les hauteurs, là où l’emprise de l’hiver demeurait intacte, ou dans les profondes gorges où le printemps était maintenant bien avancé.
Non, ce bruit dont je me souviens si bien, c’était celui de la décomposition, de la désintégration des montagnes. Je fus surpris de voir que d’aussi titanesques masses rocheuses pouvaient ainsi tomber en morceaux, se fendre et s’effondrer de façon constante. La première fois que j’entendis ce bruit, je crus au roulement du tonnerre à travers les rochers et je m’en étonnai, car le ciel était alors bleu et sans nuages : comment imaginer un orage par un temps aussi froid et pur ? Je tirai les rênes et fis stopper ma monture, immobile sur ma selle, l’oreille attentive.
Le son commença par un grondement profond venu de devant nous, enfla tel un rugissement lointain et fut bientôt environné d’échos. D’autres montagnes l’avaient entendu et le répercutaient, comme un chœur qui aurait repris, en canon, le thème d’un solo en tonalité de basse. Les voix enflèrent peu à peu sur ce thème, l’amplifièrent et additionnèrent à ses résonances des nuances de ténors et de barytons, jusqu’à ce que le son surgisse d’ici, de là, de devant, de derrière, de tout autour de nous. Je restai cloué sur place par la réverbération roulante, tout le temps qu’elle mit à passer du tonnerre au murmure, puis au chuchotement, avant de s’évanouir, très lentement... Les voix de la montagne ne s’en allaient qu’à regret et elles disparurent si imperceptiblement que mon oreille fut incapable de discerner le moment où le son mourut dans le silence.
Le Chola nommé Talvar avança à ma hauteur sur son petit cheval étique et me regarda, brisant ma fascination par ces mots en langue tamoul : « Batu jatuh », qui, traduits en farsi, « Khak uftadan », voulaient dire « avalanche ». Je hochai la tête comme si je l’avais su depuis le début et, d’une pression des genoux, relançai ma monture.
Ce ne fut pourtant que la première d’une très longue série. Ce bruit persista en effet par intermittences, de jour comme de nuit. Parfois, il semblait si proche de notre piste qu’il dominait le crissement des harnais, le cliquètement des roues des chariots, les récriminations et les grincements de dents de nos yacks. Et si nous levions rapidement le regard, avant que les échos brouillent la source sonore d’origine, nous pouvions voir s’élever dans le ciel, juste derrière une crête, un léger panache de poussière ou une volute scintillante de particules de neige qui marquait l’endroit exact où avait débuté le glissement. Mais je parvenais à saisir le grondement assourdi de chutes de roches plus lointaines dès que je décidais d’y prêter attention. Il me suffisait de chevaucher un peu en avant du convoi ou de me laisser distancer derrière son raffut, je n’avais jamais bien longtemps à attendre. Très vite, j’entendais s’élever la plainte d’une montagne à l’agonie qui perdait une partie de sa substance et, tout de suite, les échos envahissants qui rebondissaient dans toutes les directions, couvrant l’ensemble des montagnes d’un chant funèbre.
Ces avalanches pouvaient être, comme dans les Alpes, de neige et de glace mêlées. Mais elles résultaient le plus souvent de la lente érosion des montagnes elles-mêmes, car ces élévations du Pamir, quoique plus hautes que les Alpes, sont notablement plus fragiles. Elles peuvent apparaître, de loin, éternelles et inébranlables, mais je les ai vues de près. Elles se composent de roches veinées, craquelées et imparfaites, et la hauteur même des cimes contribue à leur instabilité. Il suffit que le vent déplace un caillou d’un endroit élevé pour qu’il entraîne aussitôt dans sa chute d’autres fragments de roches qui se mettent à rouler ensemble et délogent ensuite, dans l’accélération de leur effondrement, des blocs énormes. Ceux-ci peuvent, en tombant, faire une embardée sur le bord d’un précipice immense et, en s’y engouffrant, fendre littéralement tout le versant d’une montagne. C’est ainsi que, bientôt, une masse irrésistible de rochers, de pierres, de cailloux, de gravier, de terre et de sable souvent mêlés de neige (le tout équivalant, parfois, à un petit sommet des Alpes) se déverse jusque dans les gorges étroites ou les ravines plus minces encore qui séparent les montagnes.
Tout être vivant pris dans le champ d’une avalanche du Pamir est irrémédiablement voué à sa perte. Nous en trouvâmes bien des preuves – des ossements, des crânes et de splendides andouillers de nombreux gorals, urials et autres « moutons de Marco », ainsi que des restes d’êtres humains écrasés de la façon la plus pathétique –, reliques de troupeaux sauvages morts depuis longtemps comme de caravanes perdues et oubliées. Ces infortunés avaient eux aussi entendu les montagnes gémir, puis gronder, puis hurler, et ils n’avaient plus rien entendu du tout. Seule la chance nous préserva de subir pareil destin, car nulle piste, nul campement se peut se proclamer à l’abri du risque d’avalanche. Dieu merci, aucune ne nous emporta, bien qu’en de multiples occasions nous eussions trouvé la piste condamnée et dû rechercher une voie parallèle à cette interruption. Se retrouver face à un infranchissable mur de décombres n’était pas une mince affaire, mais c’était pire encore lorsque le glissement avait emporté un pan de montagne sur le chemin d’une étroite piste tracée à flanc de pente et que nous nous retrouvions face à un vide béant. Nous n’avions dès lors plus d’autre solution que de retourner d’où nous venions, parfois à plusieurs farsakh en arrière, et de nous traîner péniblement sur un circuit interminable de forme circulaire, jusqu’à retrouver la direction du nord.
Aussi, dès qu’ils entendaient un frémissement de chute de roches, d’où qu’il surgisse, mon père, mon oncle et Narine se mettaient à jurer amèrement, et les Cholas à murmurer misérablement. Mais ces sons provoquaient en moi un tel frisson d’émotion que je n’arrive toujours pas à comprendre le dédain avec lequel les voyageurs les ont enfouis dans leurs souvenirs. Car que signifient-ils, ces bruits, sinon l’inéluctable certitude que, si gigantesques qu’elles puissent paraître, ces montagnes ne survivront pas éternellement ! Leur éboulement progressif prendra certes des siècles, des millénaires, voire des ères, avant que le Pamir n’atteigne le niveau encore impressionnant des Alpes, mais, à terme, elles s’effriteront jusqu’à ne ressembler qu’à une étendue plate et sans forme. Frappé de cette évidence, je me demandai, si le Créateur n’avait au fond que l’intention de les abattre, pourquoi il avait pris la peine d’empiler des roches sur une hauteur aussi extravagante. Et je m’interrogeai aussi, sans parvenir à le concevoir, sur la taille inimaginable, fantastique, indicible même, qu’elles avaient pu avoir au Commencement, lorsque Dieu les avait créées.
Dans l’invariabilité des couleurs, la seule évolution que l’œil pouvait percevoir dans leur apparence provenait du temps ou du degré d’avancement du jour. Quand le ciel était dégagé, les pics altiers capturaient l’étincelante lumière de l’aube alors que nous sortions encore à peine de la nuit et conservaient le rougeoiement du soleil couchant longtemps après notre arrêt, notre souper et même notre coucher, en bas, dans l’obscurité. Par temps couvert, au contraire, nous apercevions un amas blanc de nuages posé sur un versant marron, comme bien décidé à nous le dissimuler. Et puis, lorsque le nuage se dissipait, ce flanc réapparaissait mais tout nimbé de neige, comme s’il avait déchiqueté des lambeaux de nuage pour s’en draper.
Lorsque nous atteignîmes nous-mêmes de grandes hauteurs, arpentant les pistes des cimes, l’intense lumière nous joua souvent des tours, perturbant notre perception visuelle. Une brume légère, très fréquente en montagne, trouble les contours des objets un peu éloignés et rend difficile l’appréciation de leur distance. Mais nulle brume au Pamir. Pourtant, il est presque impossible de mesurer l’exact éloignement ou même d’estimer correctement la taille des objets les plus familiers. Il m’arrivait souvent de fixer mon regard sur un pic éloigné dans l’horizon lointain et de voir soudain, stupéfait, nos yacks l’escalader, tel un vulgaire empilement de rocs situé à moins de cent pas de moi. Ou bien j’apercevais soudain, planté sur le bord de la piste et surgissant à la vue tel un fragment de montagne, un de ces yacks sauvages ou surragoy, et je craignais qu’il n’aille attirer à lui nos propres yacks domestiqués, avant de comprendre, l’instant d’après, qu’il était en fait distant d’un farsakh ou plus, et séparé de nous par une vallée entière.
L’air des altitudes était aussi facétieux que la lumière, sa compagne. Comme il l’avait fait dans le Wakhân – qui nous semblait désormais une ridicule plaine bosselée –, il refusait d’alimenter les flammes de nos feux de cuisine, si ce n’est très faiblement. Ceux-ci ne brûlant que d’une pâle et tiède lueur bleue, nos pots à eau mettaient une éternité à bouillir. À sa façon également, l’air des hauteurs affectait pareillement la chaleur du soleil. Il était par exemple impossible de s’adosser au côté illuminé d’un rocher, trop brûlant, tandis que s’appuyer contre l’autre face, restée dans l’ombre, était glacial et insoutenable. Souvent, nous étions obligés d’ôter nos épais chapons, devenus chauds et oppressants à nous étouffer, alors qu’aucun cristal de neige, autour de nous, ne fondait. L’éclat du soleil pouvait enflammer la glace d’une lueur aveuglante et l’iriser de poudroyants arcs-en-ciel sans la faire une seconde ruisseler.
Ces étranges phénomènes des hautes altitudes ne s’y produisaient toutefois que durant les brefs épisodes clairs et ensoleillés où l’hiver s’assoupissait un instant. Je vois ces cimes éthérées comme l’ermitage ultime où vient se retirer le vieux bonhomme Hiver, boudeur, en proie aux idées noires et au cafard, lorsque le reste du monde le rejette avec mépris, accueillant à bras ouverts les saisons plus clémentes. Et c’est sans doute par là, au creux d’une des innombrables grottes et cavernes montagneuses, qu’il se retire pour dormir de temps à autre. Mais son sommeil est agité. Il se réveille constamment et bâille d’énormes bourrasques de froidure, agite de longs bras de vent gelé et fait tomber, en peignant sa blanche barbe, des cascades de neige. Souvent, très souvent, j’ai regardé un cotonneux pic blanc s’envelopper dans une chute de neige fraîche et se fondre dans sa blancheur. Ses crêtes les plus proches s’évanouissaient les premières, puis c’était le tour des yacks qui menaient notre convoi, avant que ce dernier y soit en totalité absorbé à son tour, et jusqu’à tout ce qui entourait la crinière de mon cheval agitée par le vent. Tout sombrait dans le blanc absolu. Au cours de ces tempêtes, la neige était si dense et la bise si furieuse que nous autres, cavaliers, ne pouvions progresser que tournés à l’envers sur nos selles, laissant nos montures choisir la route face à elles, tels des navires remontant au vent.
Grimpant constamment vers les crêtes et redescendant les vallées, ce temps rigoureux s’adoucissait parfois, l’espace de quelques jours, lorsque nous traversions de chaudes, sèches et poussiéreuses gorges au creux desquelles la virginale dame printanière était venue s’alanguir, pour se déchaîner à nouveau sur nous dès que nous remontions rendre visite aux domaines du vieux bonhomme Hiver. Nous alternions donc. Ecrasant la neige à lentes foulées dans les hauteurs, foulant la boue à pas lourds dans les creux. À demi gelés au-dessus par une averse de neige fondue, à demi suffoqués en dessous par un démon de poussière tournoyante. Nous poursuivions malgré tout notre progression vers le nord et, bientôt, au creux des étroites vallées, nous découvrîmes des traces de verdure : d’abord buissons rabougris et herbes éparses, puis timides parcelles de prairies piquées de rares arbres encore d’un vert tendre qui se multipliaient peu à peu. Ces verdoyantes aires, encore fragmentaires, étaient si nouvelles et si déplacées dans le paysage blanc neigeux, noir âpre ou brun aride des hauteurs qu’elles semblaient avoir été découpées à coups de ciseaux dans de lointaines contrées pour être éparpillées ici, de façon inexplicable, sur ces terres perdues.
Plus haut vers le nord, les massifs commençaient à s’espacer, laissant place à de larges et vertes vallées, et le paysage affirmait ses contrastes les plus remarquables. Sur le manteau froid et blanc des montagnes brillaient une centaine de verts différents, tout réchauffés de soleil : volumineux chinars vert sombre, arbres à sauterelles d’un pâle vert argenté, peupliers sveltes et élancés semblables à des plumes vertes, trembles dont les feuilles scintillaient du vert au gris perle. Sous les arbres et parmi leurs ramures s’embrasaient encore mille autres couleurs : coupes jaune brillant des tulband, ou tulipes, éclatants bouquets de rosiers sauvages rouges et roses, pourpres rayonnants des fleurs de lilas. Ces arbrisseaux élancés montent haut vers le ciel, et, comme nous contemplions souvent leurs plumes violettes du dessous, elles ne nous semblaient que plus vivaces sur l’austère ligne blanche de la neige. La pureté des vents de montagne ne faisait que magnifier leur doux parfum, sans doute l’une des fragrances les plus délicieuses de la flore.
Dans l’une de ces vallées coulait notre première rivière depuis que nous avions laissé l’Ab-e-Panj : il s’agissait de la Mourgab, qui arrose la ville du même nom. Nous nous accordâmes deux nuits de repos réparatrices dans l’un de ses caravansérails et profitâmes de la rivière pour nous y baigner et y laver nos vêtements. Après quoi nous fîmes nos adieux aux Cholas, pour continuer notre route vers le nord. J’espérais que Talvar et ses compagnons vendraient leur sel marin à bon prix, car Mourgab n’avait pas grand-chose d’autre à offrir. C’est en effet une cité passablement miteuse. La seule vraie caractéristique de ses habitants tadjiks est leur ressemblance exceptionnelle avec les yacks qui cohabitent avec eux. Hommes et femmes sont aussi poilus, malodorants, rudes de tête, de traits comme de torse, et bovins dans la façon impassible et neutre qu’ils ont de vous dévisager. Mourgab ne présentant nul attrait susceptible de donner envie de s’y attarder, les Cholas n’auraient d’autre perspective que de la quitter au plus vite, pour un éreintant retour vers leur Inde natale à travers les hauteurs du Pamir.
Notre voyage à nous, à partir de Mourgab, ne fut point trop ardu, car nous avions pris l’habitude de cheminer dans ces hautes terres. Les chaînes septentrionales n’étaient ni aussi élevées ni aussi venteuses, leurs pentes étaient plus douces, leurs passes assez aisées à franchir, et leurs vallées, verdoyantes et fleuries, étaient des plus riantes. Selon mes calculs avec le kamàl, nous étions parvenus plus au nord que ne s’était jamais aventuré Alexandre en Asie centrale, et, à en croire les cartes de notre Kitab, nous étions maintenant au centre de la plus grande masse de terre continentale au monde.
Aussi fûmes-nous saisis et franchement stupéfaits de nous retrouver un beau jour sur le rivage d’une mer. Vues du bord, où les vaguelettes venaient lécher les sabots de nos chevaux, ses eaux s’étendaient vers l’est à perte de vue. Nous savions, bien sûr, qu’il existait une immense mer intérieure en Asie centrale, la mer Caspienne. Mais nous devions nous situer bien plus loin vers l’est. Je ressentis un bref instant de compassion envers nos récents compagnons les Cholas, songeant qu’ils s’étaient tués à apporter du sel de mer à une terre qui possédait déjà une mer salée plus que symbolique.
Mais nous goûtâmes cette eau et la trouvâmes fraîche, cristalline et douce. C’était donc bien un lac, à l’évidence. Il n’en était pas moins ahurissant de trouver un lac aussi vaste et profond à la hauteur de la cime des Alpes, sur la plus grosse masse continentale au monde. Le contournant par le nord, nous longeâmes son rivage vers l’est, ce qui nous prit plusieurs longues journées. Nous profitâmes de chacun de nos arrêts pour dresser le camp au bord du lac, afin de nous baigner, de patauger et de nous ébattre dans ses eaux douces et scintillantes. Nous n’y trouvâmes aucun village, rien que les huttes de boue séchée ou de bois flotté des bergers tadjiks, des bûcherons et des charbonniers. Ils nous apprirent que le nom du lac, le Karakul, signifiait « toison noire », de la couleur d’une race de mouton domestique élevé dans toute la région.
Ce n’était pas la moindre des curiosités de ce lac qu’il portât le nom d’un animal, et peu commun, encore. En fait, à observer un troupeau de ces moutons, on pouvait se demander d’où provenait la racine de leur nom, kara, qui signifie « noire », car le pelage de leurs béliers et de leurs brebis adultes est de teintes variées, du gris au gris-blanc, et bien rares sont les spécimens adultes noirs. L’explication vient de la fourrure de grand prix, aux boucles denses, noires et ondulées, que l’on tire du karakul. Cette toison coûteuse ne provient pas de la simple tonte des moutons adultes. C’est de la peau d’agneau de moins de trois jours, tous les petits karakuls naissant noirs. Dès le quatrième jour, le noir de leur fourrure perd de son intensité, et nul commerçant ne l’accepterait plus comme du pur karakul.
À une journée au nord du lac, nous arrivâmes au bord d’une rivière qui coulait de l’ouest vers l’est. Les Tadjiks locaux la nommaient Kek-Su, ce qui signifie la rivière du Passage. Nom bien mérité, puisque sa large vallée constitue la saignée idéale à travers les montagnes. Nous l’empruntâmes donc le cœur léger, et elle nous mena vers l’est en descendant progressivement des hautes terres que nous arpentions depuis si longtemps. Même les chevaux étaient soulagés de la facilité de cette route. Les montagnes rocailleuses avaient été aussi rudes pour leur ventre que pour leurs sabots, et ils découvraient sur ces pentes, qui se déroulaient infiniment douces sous leurs pas, une abondante herbe grasse à brouter. À chaque village traversé, et même à chaque hutte isolée que nous trouvions, lorsque mon père ou mon oncle redemandaient le nom de la rivière, il leur était invariablement répondu : « Kek-Su. » Narine et moi nous interrogions, interloqués, sur cette insistance à réitérer sans cesse la même question. Mais lorsque nous le leur demandâmes, ils se contentèrent de rire de notre perplexité, sans nous éclairer le moins du monde. Un jour, parvenus au sixième ou septième des villages de la vallée, au moment où mon père eut posé à un homme qui passait par là sa question rituelle, celui-ci lui indiqua poliment :
— La rivière ? Son nom est Ko-Tzu.
C’était pourtant la même que la veille, le terrain qui l’environnait n’avait pas changé, cet homme ressemblait autant à un yack que n’importe quel autre Tadjik, mais il avait prononcé le nom différemment. Alors, mon père se retourna sur sa selle pour crier d’une voix triomphale à l’intention de mon oncle qui chevauchait légèrement en retrait derrière nous :
— Cette fois, Matteo, nous y sommes !
Sur ces mots, il descendit de sa monture, ramassa une poignée de la poussière jaunâtre de la piste et s’absorba dans sa contemplation avec vénération.
— Comment cela, nous y sommes ? lui demandai-je. Que veux-tu dire par là ?
— Le nom de la rivière n’a pas changé : elle se nomme toujours le Passage, expliqua mon père. Seulement, ce brave homme l’a prononcé en langue han. Nous avons désormais franchi la frontière du Tadjikistan. Ceci est la portion de la route de la soie que ton oncle et moi avions empruntée pour rentrer, lors de notre précédent voyage. La cité de Kachgar se situe à deux journées de route au plus devant nous.
— Nous voici donc dans la province du Sin-Kiang, dit oncle Matteo qui nous avait rejoints. Ancienne division de l’empire de Chine, elle appartient aujourd’hui, comme toutes les terres qui s’étendent à l’est, à l’Empire mongol. Marco, mon neveu, tu foules à présent le cœur du khanat.
— Tu te trouves, ajouta mon père, sur la jaune terre de Kithai, qui s’étend d’ici jusqu’au vaste océan oriental. Marco, mon fils, te voilà parvenu dans le domaine du khakhan Kubilaï.